Au premier Conseil des ministres de la rentrée politique 2025, Ismaïl Omar Guelleh a une nouvelle fois fixé les grandes priorités de son gouvernement. Derrière l’apparat protocolaire et les formules solennelles, son discours révèle surtout une continuité figée, faite de slogans répétés depuis des décennies et rarement traduits en réformes concrètes.
L’Agenda 2035, une boussole illusoire
Dès l’entame, le chef de l’État a rappelé que la mise en œuvre de l’Agenda Djibouti 2035 devait rester « la principale priorité » de son gouvernement. Présenté comme un projet fédérateur, ce plan se veut l’horizon commun de toute la société. Mais près de dix ans après son lancement, il peine à dépasser le stade d’un cadre théorique. Derrière la rhétorique, les résultats restent maigres : chômage massif, pauvreté endémique et dépendance croissante à l’endettement extérieur. Le slogan de « rythme effréné » ne correspond pas à la réalité d’un pays où l’inertie administrative et la mauvaise gouvernance bloquent toute dynamique.
Réformes financières : un refrain sans effet
Autre priorité affichée : « l’accélération des réformes des finances publiques » et la mobilisation de ressources intérieures. Là encore, le discours recycle des promesses entendues à chaque rentrée depuis quinze ans. Ni l’élargissement de la base fiscale ni la transparence budgétaire n’ont véritablement progressé. Le système demeure marqué par le clientélisme, la corruption et l’opacité. L’ajustement structurel, imposé en façade pour satisfaire les bailleurs, ne s’accompagne pas d’une redistribution sociale ou d’une rationalisation réelle des dépenses.
Des infrastructures tournées vers l’extérieur
Le président a également mis en avant la modernisation des infrastructures portuaires et routières, censées renforcer l’attractivité de Djibouti comme hub régional. Mais ces projets, souvent financés par la Chine ou les pays du Golfe, répondent davantage aux logiques géostratégiques des partenaires étrangers qu’aux besoins essentiels de la population. Les ports ultramodernes contrastent avec les quartiers de la capitale privés d’eau potable, d’électricité abordable et d’emplois décents. L’économie nationale reste sous perfusion d’investissements extérieurs qui profitent à une minorité, tandis que la dette publique s’alourdit inexorablement.
Le numérique : vitrine moderniste, fracture persistante
L’adoption du Code numérique est présentée comme un tournant vers une gouvernance moderne et inclusive. En réalité, la fracture numérique persiste : internet demeure l’un des plus chers et des plus lents du continent, contrôlé par un opérateur d’État verrouillé. L’entrepreneuriat digital, brandi comme levier d’avenir, reste embryonnaire dans un pays où l’électricité coûte plus cher que dans la plupart des pays voisins et où l’accès au financement reste réservé à quelques proches du régime.
Une jeunesse sacrifiée malgré les discours
« La jeunesse au centre des politiques » : le leitmotiv présidentiel revient à chaque discours, mais il sonne de plus en plus creux. Le chômage des jeunes atteint des niveaux alarmants, frôlant les 70 %. L’éducation, sous-financée, ne prépare ni à l’emploi ni à l’innovation. La fuite des talents se poursuit, conséquence d’un système bloqué où la mobilité sociale est quasi inexistante. Les programmes de formation professionnelle et d’appui à l’entrepreneuriat se réduisent à des annonces, sans impact durable sur le quotidien de cette génération sacrifiée.

Climat et sécheresse : un échec maquillé en succès
Guelleh s’est félicité de la « riposte couronnée de succès » face à la sécheresse qui a touché la région. Or, Djibouti figure parmi les pays les plus vulnérables face aux aléas climatiques et peine à assurer un accès régulier à l’eau potable. Chaque crise révèle l’improvisation, la dépendance à l’aide humanitaire et l’absence de stratégie durable. Présenter la gestion de la sécheresse comme un succès relève davantage de la communication que de la réalité vécue par les populations rurales, parmi les plus marginalisées du pays.
Diplomatie africaine : prestige sans retombées
Autre motif de satisfaction affichée : l’élection de Djibouti à la présidence de la Commission de l’Union africaine. Un succès diplomatique indéniable, mais sans retombées tangibles pour les citoyens. La contradiction saute aux yeux : à l’extérieur, Djibouti se pose en défenseur de l’unité africaine et des peuples opprimés, notamment les Palestiniens. À l’intérieur, le pouvoir muselle l’opposition, restreint les libertés et verrouille la vie politique. Le contraste entre le discours international et la réalité nationale illustre un exercice d’équilibrisme destiné avant tout à renforcer la légitimité d’un régime vieillissant.
Un pouvoir à bout de souffle
Au fond, ce Conseil des ministres n’apporte rien de nouveau. Les mêmes priorités sont répétées depuis vingt-cinq ans : modernisation, jeunesse, réformes, prospérité partagée. Mais les réalités sont implacables : chômage endémique, services publics défaillants, corruption persistante et dépendance croissante aux bailleurs. L’écart entre les promesses et la vie quotidienne s’élargit inexorablement.
En multipliant les slogans grandiloquents, le président cherche à masquer une vérité dérangeante : après un quart de siècle au pouvoir, son régime peine à proposer autre chose que des illusions recyclées. Djibouti reste prisonnier d’un modèle d’endettement et de dépendance, incapable de transformer ses ambitions en progrès réel.
Conclusion
Le discours de rentrée d’Ismaïl Omar Guelleh illustre davantage l’usure d’un pouvoir que la vision d’un avenir crédible. Derrière les références à l’Agenda 2035 et aux ambitions régionales, c’est une stratégie de diversion qui se dessine : repousser toujours plus loin l’échéance d’un développement qui n’arrive pas. Dans un pays où la pauvreté et le chômage continuent d’étrangler la majorité, la promesse d’un avenir radieux relève désormais moins d’un projet politique que d’un mirage entretenu pour gagner du temps.